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Slovénie - Jesenice


de Emma, 18-07-2008

Jesenice


Départ de Ljubljana la grise pour le nord, vers la frontière Autrichienne. A Jesenice, nous avons rendez vous avec Faila. Le train avance à travers les campagnes Slovènes, si vertes sous le ciel gris. Autour de nous, les gens semblent blasés par ce trajet quotidien, qui sépare leur chez moi de la capitale où ils travaillent sûrement.
Pas besoin de s'éloigner beaucoup pour avoir l'impression d'être en pleine campagne : les montagnes autour, les champs en bas. Ici et là, de petits abris pour les chevaux, des rondins de bois empilés, des maisons aux allures de chalets, du foin qui sèche. Nous sommes absorbées par le paysage, j'écris, Camille filme, le train file, s'arrêtant dans des gares de plus en plus petites, de plus en plus isolées, pour finalement arriver à Jesenice.

Jesenice est une ville industrielle, qui s'est développée autour d'une grosse usine, embauchant plus de 2000 personnes. Elle est tout en longueur, coincée entre deux collines. Je suppose qu'en grandissant ici, on ne peut que se demander ce qu'il y a derrière... D'un côté, les montagnes du Grand Parc naturel Slovène du Mont Triglav (pas loin de 2800m quand même), et de l'autre, l'Autriche.
Nous sommes un peu en avance et allons boire un café au bistrot du coin en attendant Faila. De toute évidence, on n'a pas l'habitude de voir de jeunes poulettes étrangères débarquer par ici. Les quelques hommes assis là nous observent sans discrétion, buvant leur bière dans une ambiance un peu glauque, désespérée. Nous ne nous attardons pas, retournons à la gare et à peine assises, elle arrive. Femme voilée aux yeux clairs, portable dans une main, petit garçon dans l'autre, elle s'avance vers nous en souriant. Une fois raccroché, elle nous salue chaleureusement, nous présente son fils, Omar, trois ans, beau blondinet et timide, et nous propose d'aller faire un tour en ville avant de rentrer chez elle.
Sur la route, elle nous parle de choses et d'autres, et déjà, ses idées sont transparentes : « La Slovénie, c'est un beau pays, mais ça manque de métissage ! Je travaille à des projets avec a communauté Africaine Slovène, et je peux vous dire que je connais tous les Africains de Slovénie... C'est facile, il y en a dix ! » Elle est d'humeur joviale, et n'a pas sa langue dans sa poche.
Arrivées chez elle, elle nous met à l'aise, nous débarrasse de nos sacs, nous présente à son mari, Harun, imam de profession, qui porte le même tee shirt bleu de super man (avec un D au lieu du S) que son fils. Elle aussi se met à l'aise: elle ferme un peu plus les volets, enlève son hidjab, et laisse tomber ses cheveux d'or jusque dans le bas de son dos, en une belle cascade. Puis, elle fait rouler une table basse, de bois, la recouvre d’une nappe blanche et nous offre à manger : une soupe, du yaourt, un jus chimique dont Camille raffole, du riz, des brochettes de viande, puis (et non, ça n'est pas fini !) un gâteau maison et du thé ! « Confort occidental, traditions orientales ! » commente Faila. Et pendant qu'on s'empiffre, nous faisons connaissance.
Harun est Bosniaque, il est arrivé ici il y a quelques années, et travaille au service de la communauté musulmane. Si elle est grande ? Oui plutôt... 5000 personnes dans la région, 50 000 dans toute la Slovénie (sur 2 millions d'habitants en tout).
Faila est inénarrable, elle parle de tout, de la difficulté d'être femme et musulmane, « même si je pourrais aussi être noire et handicapée... J'ai de la chance, d'être blanche et d'avoir les yeux clairs ! » dit-elle en un sourire, de la difficulté de vivre sa religion au jour le jour ici, « il faut aller faire ses courses en Autriche, à une heure de route d'ici, et pour trouver des hidjabs, il faut aller jusqu'à Vienne... », des ségrégations qu'elle a subi, pour assumer son identité, et qui poursuivent son fils aujourd'hui. « Mais tu sais, quel que soit ton combat, il y aura toujours des gens pour te soutenir, d'autres pour t'enfoncer. »
Elle nous parle de son association, qui vient en aide à des orphelins du monde entier, souvent, des fils de guerres et de conflits : Kosovo, Palestine, Burkina Faso, Tchétchénie... Elle voyage beaucoup pour participer à diverses manifestations, faire connaître son association, participer à des conférences sur le multiculturalisme. Celles ci la révulsent particulièrement : « J'en ai assez de ces conférences internationales, où des beaux messieurs venant de tous les horizons occidentaux dépensent des milliers de sous en beaux discours. Lors de la dernière conférence, ils avaient dépensé 100 000 € pour l'organisation, vous vous rendez compte ? Donne moi 100 000 € et je change le monde ! Et puis, ils parlent de tout : des Rroms, des noirs, des homosexuels, des femmes, des musulmans... et qui sont ils eux ? Des blancs. Pas un noir, pas un Rrom, pas un homosexuel, pas un musulman... Qu'on arrête de parler des problèmes des autres, et qu'on donne aux gens qui n'ont jamais eu l'opportunité de parler une chance de s'exprimer ! On dépense des fortunes pour créer des réseaux, mettre les gens « en connexion », à quoi ça rime ? Je n'ai pas besoin de ça, moi, regardez, la preuve, vous êtes là aujourd'hui... Les connexions ça doit être gratuit, et pour les bonnes causes ! Ces gens là devraient vivre un peu plus, aller faire des courses en portant le voile, partager le quotidien d'une famille bosniaque pendant une semaine... Qu'on arrête de parler sans savoir ce que l'on dit, qu'on arrête de parler des musulmans sans les musulmans ! »
Elle est remontée, et continue dans la lancée, nous racontant une de ses expériences, lors d'une conférence à la faculté de sciences politiques de Ljubljana : « Je suis intervenue devant des étudiants en fin de cycle, pour parler de questions identitaires. Mon message était très pacifiste, clair : je suis une femme, Slovène, musulmane, oui, mais humaine avant tout, et j'ai choisi des moyens pacifiques de revendiquer mon identité, mon djihad à moi. J'avais prévu de leur parler de l'art islamique, mais je n'ai même pas pu aborder le sujet, ils avaient des questions toujours plus incisives : « vous nous parlez de vous, et c'est bien, mais que pensez vous des murs que l'on érige en Palestine ? Que pensez-vous du terrorisme ? » Et je vous en passe, mais le drame, c'est qu'il y a une association systématique entre « musulman » et « terrorisme », même chez des étudiants en dernier cycle de science politiques. Comment dire alors, le message pacifique de l'islam, comment encourager le dialogue, la meilleure connaissance de l'autre ? Comment, quand nous faisons un pas en avant, faire en sorte que l'autre fasse aussi un pas vers nous, laisse tomber ses préjugés ? C'est un combat de longue haleine, et l'intégration, la tolérance ne sont pas des choses unilatérales. Ca va dans les deux sens. Il doit y avoir connaissance, et reconnaissance pour dépasser cette diabolisation. c'est très important, il faut que ça se fasse dans les deux sens. C'est ça, le sens de mon combat, c'est pour ça que je fais face, et c'est pour ça que les prix que l'on me donne sont importants. »

Elle s'arrête un instant, et nous propose de continuer la conversation au bord du lac de Bled. Sur la route, nous nous arrêtons cinq minutes, pour déposer Omar chez ses parents. Son père bidouille dans le moteur de sa voiture, et nous salue de loin, les mains pleines de cambouis. Sa mère en revanche, nous embrasse chaleureusement en nous demandant si nous avons mangé. Elle a des yeux pétillants, une forme de bûcheronne, la peau des gens de la montagne, et la tête à l'air libre. Puis, nous retrouvons un ami de Faila, originaire du Kosovo, qui nous accompagne jusqu'à Bled. Il l'a aidé dans un de ses derniers gros projets, qui consistait à reconstruire entièrement la maison d'une famille, au Kosovo. Elle nous explique que les Kosovars ont un réseau très développé à l'étranger, du fait de l'émigration, et souvent, de gens riches et généreux, qui ont toujours plus qu'un oeil sur leur pays. On se promène au bord du lac, au son d'un air de guinguette Autrichienne provenant d'un des nombreux hôtels posés là. Bled est une très jolie petite ville, connue pour son lac (où il y a la seule île de Slovénie), et très touristique. Très sympa de s'y promener, mais je n'aime pas m'attarder dans ce genre d'ambiances chics, vacancières, dépensières.
Son ami aussi veut nous nourrir... Qui a dit qu'on mourrait de faim dans les Balkans?! On cède pour une glace, puis rentrons doucement, lors que le soleil se meurt là bas, quelque part derrière les nuages, et que le froid tombe avec la nuit.
On récupère le petit Omar, qui, fatigué, se blottit dans les bras de sa mère, puis allons à la mosquée de la ville, pour la dernière prière. En fait, il s'agit davantage de la maison de l'imam, où une pièce a été aménagée en salle de prière. Elle est actuellement en reconstruction, et Faila nous explique qu'actuellement, tout le monde prie à l'étage, qui sera ensuite réservé aux femmes. Omar retrouve la forme, et pendant que sa mère prie, court sur les tapis ou se penche sur la balustrade pour regarder l'avancée des travaux.
Nous rentrons finalement à la maison, alors qu'il se met à pleuvoir. Harun est assis dans le fauteuil, et regarde la télévision. On s'assoit, Faila mange, nous discutons à nouveau. On lui demande de faire l'entretien maintenant, elle se change et revêt une tenue noire. C'est délicat, elle a déjà tellement parlé cet après midi que nos questions s'essoufflent vite, nous lui faisons répéter certaines choses, même si l'aspect officiel (tenue noire, caméra) avale un peu le naturel de la conversation. Il est déjà minuit et demi, Omar, en pyjama tigré, s'est endormi sur les genoux de sa mère, et nous arrêtons là.
Camille et Faila ne tardent pas à aller se coucher, je reste un peu avec Harun, à regarder la télé un peu, à discuter beaucoup.

Il n'arrête pas de s'excuser pour son anglais, qui est pourtant tout à fait correct.
On discute de choses et d'autres, troquons quelques mots de français contre des bosniaques, Lui, parle parfaitement arabe et serbo-croate, Slovène plutôt bien, Turc et Allemand un peu...
 Comment ça se fait que tu parles Turc ?
 J'ai été avec une Turque, pendant un an.
La réponse me surprend, j'essaie de lui en faire dire plus, il me dit que c'était en 1999, qu'Istanbul est une ville magnifique, qu'il y a de très bons souvenirs, et pour toute excuse, qu'il était jeune, bien jeune...
S'en suit une conversation sur les relations entre jeunes gens d'occident et d'orient. Il me compare les comportements Turcs et Bosniaques avec un réalisme pinçant : « Tu sais, on est comme les Turcs nous autres, on ne tourne pas autour du pot, si quelqu'un nous plait, elle va le savoir très vite. On va boire un café, et puis on demande « tu veux être mon amie ? »
Je souris, c'est tellement vrai, je me rappelle des premiers mois à istanbul, cette question m'avait souvent désarçonnée : « comment ça être ton amie ? Ben oui... Enfin non... Enfin j'en sais rien quoi ! On ne décide pas de devenir amis comme ça, on le devient, c'est tout ! » Question enfantine à nos yeux, qui cache des pensées et des désirs bien plus profonds...
Il continue le listing, et me fait rire, parce que c'est vrai ! Il me dit que c'est bien que j'ai été un an en Turquie, ça sera plus facile pour comprendre les attitudes, les caractères des gens.
Il me parle ensuite cinéma, me parle du festival de Sarajevo, me parle de la Bosnie, et de sa famille, puis se tait.
 Tu sais, je suis rentré l'année dernière, et depuis, je pense à la mort, beaucoup. Beaucoup plus qu'avant.
 Comment ça ?
 Oh, pas à la mienne, en ce qui concerne ma mort, je suis serein, c'est entre Dieu et moi tu sais, mais de revenir au pays, voir mes parents vieillis, j'ai commencé à penser à leur mort à eux, et c'est bizarre, l'absence.
Je lui parle de moi, lui dis que, même si ça n'est pas vraiment une pensée qui m'effleure l'esprit quotidiennement, je sais ce que c'est l'absence. Je lui parle de ma famille, de la réunion, des années passées loin de mon île, de mes parents, de mes frères et soeur, et que oui, ça fait toujours bizarre de les revoir avec dix centimètres de plus, et que oui, on peut avoir un peu de nostalgie pour ce pays lointain, mais qu'au final, on le porte en nous, qu'on peut regretter ces moments en famille, à vivre ensemble, mais que là aussi, les choses évoluent, que les retrouvailles n'en sont que plus joyeuses, qu'on fait des rencontres, des amis qui, d'une façon, deviennent un peu une famille choisie.
Mais je suppose qu'il y bien plus que ça derrière ces quelques mots d'anglais échangés, des souvenirs, des émotions dures à saisir.

Puis, il retrouve le sourire et me parle de sa jeunesse, des expériences qu'il a faites, il a fait des études pour être ingénieur dans le bâtiment, a travaillé un peu, puis a été professeur, puis a fait une formation pour être imam, et aujourd'hui, il envisage de travailler dans la sécurité privée. Il me demande ce que je veux faire plus tard. Dur de répondre à ça, quand la question me tourne dans la tête un peu plus chaque jour. Je lui explique ça, en lui disant que malgré tout, je sais que je veux être utile, je veux que les gens apprennent à se connaître, je veux des échanges, du dialogue, des rencontres, des actions et du concret qui dureront plus longtemps qu'il n'en faut à la pluie pour effacer quelques lignes sur du papier. Oui je suis jeune, et oui, certainement idéaliste, mais si personne ne se lève, si personne ne bouge pour que les choses changent, alors il n'y plus qu'à s'asseoir et attendre la fin du monde !
 c'est bien, répond il en un sourire, tu sais moi aussi je suis comme ça, mais je ne sais pas. Quand on pense à l'avenir, on ne voit jamais que le positif. (il soupire) Parfois, on n'imagine pas ce que la vie nous réserve, il y a toujours des choses qu'on ne prévoit pas, qu'on ne comprend pas.
 c'est sûr, mais c'est précisément ce qui fait la vie, on ne peut pas penser à l'avenir, on peut juste espérer, rêver, au mieux croire, parce que justement, on ne sait rien. Et je crois que c'est pour ç qu'il faut vivre en accord avec soi même, suivre ses convictions. Être intègre, c''est une question de survie.
 Oui, oui, bien sûr, ce n'est pas moi qui vais te contredire là dessus (il venait de me faire un tirade contre l'hégémonie culturelle anglo-saxonne, me détaillant chaque partie de son mobilier : « ça, ça vient de Chine, ça aussi, ça aussi tu vois, pourtant, quand j'allume ma télé ou ma radio, on me parle de tel acteur américain, on me passe de la musique en anglais, on me bombarde de ça... Ca ne me plait pas, pourquoi c'est comme ça ? Mes amis me disent que je devrais travailler mon anglais, parce que c'est une langue importante, mais je n'en n'ai pas envie, même si je sais que c'est vrai, il y déjà assez d'anglais partout, les gens n'ont qu'à apprendre à parler bosniaque, ah ah ! non, je rigole, mais c'est important pour moi, de ne pas plier à cette pression là »), mais reste que cet espoir permanent, cette foi en demain, des fois, c'est épuisant.

Que répondre à ça... C'est sans doute tout ce qu'on est, nous autres humains, rien de plus que des bêtes à espérer. Et oui, c'est d'une légèreté insoutenable, d'être.

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